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20/04/2022

Grippe aviaire : saison 6, épisode 3

Savez-vous que l’influenza aviaire a fait plus de 10 millions de morts cette année ?

[https://www.ouest-france.fr/sante/grippe-aviaire/grippe-aviaire-pres-de-dix-millions-de-volailles-ont-deja-ete-abattues-en-france-c7c605fe-aa98-11ec-8f65-86ac8778a6b3Des canards et des poules, mais des morts quand même. Ce chiffre est d’autant plus choquant que cette crise agricole est la conséquence de pratiques d’élevage inadaptées. En d’autres termes : comme souvent, on l’a bien cherché. ​

Système intensif = bombe à retardement

Pour cette nouvelle vague de l’épizootie – nous en sommes bien à la sixième depuis 2006 –[https://agriculture.gouv.fr/linfluenza-aviaire-foire-aux-questionstout est parti du Sud-Ouest et de ses élevages de canards « prêts-à-gaver » (ou plutôt prêts-à-torturer) de la filière foie gras. Mais pourquoi donc ?

D’abord parce qu’elle se situe sur des couloirs de migration de la faune sauvage. Ensuite, parce qu’elle est très segmentée : à chaque nouveau stade d’élevage, les canards sont transportés vers un nouvel atelier (couvoir, élevage, gavage puis abattoir). Cette multiplication des déplacements d’animaux (et des humains qui les accompagnent), associée à d’inévitables défaillances sanitaires, favorise la transmission de germes d’une exploitation à la suivante.

Enfin parce que cette filière est intensive, a minima dans sa partie gavage (je m’interroge au passage sur les prestigieux labels « de qualité » qu’elle décroche malgré ces conditions d’élevage) : introduisez un virus dans un bâtiment saturé de milliers d’individus stressés et fragilisés par une sélection génétique débilitante, et la flambée est inéluctable.

L’exemple des canards est parlant, mais la logique de concentration et de rationalisation économique est la norme pour la majorité des poules pondeuses et poulets de chair élevés en France, avec les mêmes risques sanitaires que cela sous-tend. Ça tient sur un fil, puis ça s’écroule.

Un élevage de poulets de chair comme il y en a plein en France. Distanciation, aération, espace vital… oui, oui tout va bien ici

Claustration et restrictions

Et ça s’est écroulé justement. Alors on sort la grosse Bertha : un cortège de mesures dites de  « biosécurité » pour éviter un emballement au-delà des foyers de l’Ouest de la France. En période de COVID (et d’élections), ça ferait beaucoup.

On sait que le virus de l’Influenza Aviaire Hautement Pathogène (IAHP) a été introduit en France par des oiseaux migrateurs, et qu’ils peuvent le transmettre par contact direct ou par fientes. On ne sait en revanche pas si les risques sont les mêmes pour tous les élevages et animaux, et si le rôle de la faune sauvage est à ce point important.

Qu’importe, il a été ordonné de claustrer les volailles des zones à risque, y compris les animaux de fermes paysannes qui ont toujours connu le plein air. Tant pis pour le stress intense que l’enfermement leur causera. 

A ces confinements ont été ajoutés la restriction des déplacements d’animaux, de personnes et de matériels, et des procédures de vide sanitaire renforcées. Des précautions qui révèlent justement où sont les failles : dans la délocalisation et l’intensification des productions.

Crime désorganisé

Cette fameuse biosécurité répond à une drôle de définition : puisque l’on n’a pas des filières sûres quand elles fonctionnent, on trouve la sécurité par l’arrêt total. C’est de la culture sur brulis : on détruit tout, on s’arrête de respirer et on attend que ça passe. Sauf que ça ne règle pas tout, et que ça donne lieu à des pratiques difficiles à accepter.

Comme l’abattage massif des volailles qui a été décrété en zones à risque (3 à 10 km autour des cas avérés, ça fait du monde). Animaux malades, mais aussi animaux sains de façon « préventive ». [https://agriculture.gouv.fr/influenza-aviaire-face-la-diffusion-rapide-du-virus-dans-le-sud-ouest-letat-adapte-la-strategie-de].

Prisonniers du monstre que nous avons créé, il se conçoit que des abattages soient inévitables pour enrayer l’épizootie et prévenir les mutations virales. Mais faut-il être aussi grossiers ? Les zones « de dépeuplement » – euphémisme édulcoré – doivent-elles vraiment être aussi larges ? D’autant que les méthodes de mise à mort préconisées ne promettent rien de « doux et facile » (étymologie de l’euthanasie). La plus pratiquée est l’asphyxie au CO2 : saturer l’air en dioxyde de carbone, pour empêcher l’oxygénation et entraîner la mort. C’est à dire gazer les animaux dans un local fermé. Mais quand les moyens logistiques sont dépassés (c’est le cas actuellement), il est demandé à certains éleveurs de recourir à une méthode « à l’arrache » (comment la qualifier autrement ?) : enfermer les animaux en bâtiment, couper la ventilation, supprimer toute eau et nourriture, et attendre. L’agonie se fera au choix par faim, soif, hyperthermie ou asphyxie. Ça fait froid dans le dos.

Pour un canard, une dinde ou un poulet, mieux vaut ne pas se trouver dans les zones colorées.

Slow farming

Si l’on repensait complètement nos filières, les vagues épidémiques seraient plus rares et moins féroces, le bien-être animal meilleur et les produits de bien plus grand qualité. Au regard des implications économiques et sociales (et politiques !) en jeu, ce changement de paradigme à court terme relève de l’utopie. Mais amusons-nous à imaginer autre chose, ne serait-ce que pour se convaincre que c’est possible et même plutôt facile à mettre en œuvre.

Comme par exemple des fermes 100% autonomes avec des cultures adaptées au climat local. Sans transports d’aliments, animaux ou matériel, les éventuels foyers seraient mieux contenus. Si l’on élevait des volailles rustiques sur des durées longues, en densités faibles, et avec plus de perméabilité avec le monde extérieur pour stimuler leur immunité, les virus seraient moins meurtriers. Nous pourrions aussi abattre les animaux à la ferme pour leur offrir une fin de vie digne, supprimant là aussi un étage de risque (et d’émissions de CO2).

Des pratiques « à l’ancienne » en somme – ce qui n’est ni péjoratif, ni régressif – plus durables et respectueuses des animaux, et qui offriraient aux fermes une vraie résilience. Elles allègeraient peut-être même notre dépendance à la PAC (Politique Agricole Commune, premier budget de l’UE) qui maintient sous perfusion l’agriculture française à grands coups de milliards d’euros mal fléchés.

Slow food

Mais travailler en coopération avec la Nature, c’est aussi moins productif, moins prédictible, plus long et plus cher.Ça a donc un impact direct sur les disponibilités et le prix de produits auxquels nous consommateurs sommes habitués. C’est pas grave ! On pourrait justement changer nos habitudes (peut-être le plus gros défi de nos confortables sociétés) si l’on consommait moins et mieux en restaurant le rapport mesuré qu’avaient nos grands-parents à la viande, si l’on redonnait leur vraie valeur aux produits d’origine animale, nous pourrions alors sans doute nous nourrir la France avec des élevages plus lents, sûrs et vertueux.

En d’autres termes, qui dit slow farming dit  slow food, et vice versa. La crise agricole en cours – comme toutes les autres– n’est pas le problème des seuls éleveurs et de l’état, c’est aussi le nôtre.

Si l’on décide de manger un poulet, il faudra l’élever, l’abattre, le déplumer, le vider, le laver, le cuire et le découper. Ce n’est pas anodin, même si nous laissons d’autres faire ça pour nous. 

Rendez-vous à la prochaine épidémie

Pour finir avec un peu d’ironie (que nous reste-t-il sinon ?), parcourons un communiqué du Ministère de l’Agriculture, daté du 24 février dernier. Un mois seulement après une flambée sur ce même secteur, on nous annonce que « l’épizootie d’influenza tendant à se stabiliser dans le Sud-Ouest, la stratégie et les conditions de repeuplement des élevages vont être envisagées pour une  remise en production la plus rapide possible ». [https://agriculture.gouv.fr/influenza-aviaire-perspectives-de-reprise-de-lelevage-de-volailles-dans-le-sud-ouest-face-une]. Car « ces élevages revêtent une importance particulière pour l’économie de la filière ». Il y a encore du boulot.

Erwan Spengler

En savoir plus sur l’auteur : Vétérinaire de formation, j’ai pratiqué quelques années en clinique auprès des animaux de compagnie. Je me suis ensuite tourné vers l’entrepreneuriat, avec toujours à cœur de sortir des usages convenus. C’est ainsi que j’ai monté deux entreprises agroalimentaires en lien avec le manger sain et le bien-être animal. Amoureux de la Nature, attaché à la cohérence de nos modes de vie, je suis depuis plusieurs années l’aventure AVA, porte-parole libre des animaux de notre société.

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