En une même journée, deux décisions de justice ont scellé des destins opposés. Curtis, le chien d’Elisa Pilarski, a été condamné à mort au terme de six années d’attente. Aslan, lui, a été sauvé. Deux vies. Deux verdicts…
CURTIS
Six ans d’attente. Une condamnation à mort.
Depuis novembre 2019, le nom de Curtis résonne dans les mémoires et les couloirs de la justice, porté par la passion des uns, l’indignation des autres, et la douleur incommensurable de la famille d’une jeune femme de vingt-neuf ans, qui a perdu la vie en forêt de Retz.
Mais derrière le symbole, derrière la polémique, derrière les expertises contradictoires et les batailles juridiques, il y avait un chien. Un animal. Un être vivant, incapable de comprendre l’accusation qui pesait sur lui, incapable de se défendre, entièrement livré aux décisions des humains.
« Curtis n’était ni un monstre, ni un coupable. C’était un chien. »
Elisa Gorins, Directrice du refuge AVA.
Ces six années auront été, pour lui, une forme de peine que le droit n’ose pas nommer : une détention provisoire sans horizon, une vie suspendue entre le monde des vivants et celui des condamnés. Nous avons tout tenté. Notre président, le Dr vétérinaire Thierry Bedossa, a plaidé sa cause dans les médias, dans les couloirs de la justice, dans les espaces où les mots ont encore un poids. Nous avons, en parallèle, agi dans l’ombre, loin des réseaux sociaux, loin du bruit : notre priorité n’a jamais été d’occuper l’espace public, mais de sauver une vie.
Nous avions dans toutes ses années une place pour Curtis dans notre refuge. Un cadre sécurisé, des professionnels formés, une surveillance adaptée. Nous avions une solution concrète. Nous avions espéré, jusqu’au bout, qu’elle serait retenue. Nous avons été en contact avec des avocats, nous avons écrit à la Présidente du tribunal de Soissons pour lui exposer en quoi nous pourrions accueillir Curtis de manière définitive et sécurisée, dans un environnement adapté à ses besoins.
Notre alternative ne l’a pas été.
C’est comme si un individu présumé coupable avait été maintenu pendant six années en détention provisoire, privé de toute perspective d’avenir, avant d’être finalement condamné à mort au terme d’une attente interminable. Cette analogie ne vise pas à assimiler un chien à un être humain devant la loi, mais à rappeler l’épreuve que représente le temps lorsqu’il est mis au service d’une condamnation annoncée plutôt que de la recherche sereine d’alternatives.
Que dire, face à cette décision, sinon qu’elle ne réparera rien ? Elle ne rendra pas Elisa Pilarski à ceux qui l’aimaient. Elle n’apaisera pas leur deuil. Elle ne répondra pas aux zones d’ombre qui ont hanté cette affaire depuis le premier jour, ce sentiment, partagé par tant d’observateurs, que l’enquête s’était construite à charge, que Curtis avait été désigné coupable avant même que les questions aient trouvé leurs réponses.
« Nous pensons avec respect à la mémoire d’Elisa Pilarski. Sa mort est une tragédie absolue, et la douleur de ses proches demeure entière. Mais reconnaître cette souffrance ne nous interdit pas de poser la question : que gagne notre société à exécuter un animal six ans après les faits ? »
Elisa Gorins, Directrice du refuge AVA.
ASLAN

Une condamnation annulée. Une vie sauvée.
Ce même jour, une autre nouvelle nous est parvenue. Aslan, lui aussi condamné à l’euthanasie par arrêté municipal pour morsures, ne mourra pas.
Grâce à l’intervention du Dr Bedossa (qui s’était rendu à la fourrière de Calais pour l’observer et rendre un avis), grâce à l’accueil d’Aslan dans notre refuge le temps d’une nouvelle évaluation comportementale, dans un cadre adapté, humain, bien loin de la fourrière où il était enfermé, grâce à la collaboration étroite entre avocats, vétérinaires et militants de la cause animale, la justice a rendu une autre décision. Aslan vivra. Il retrouvera ses propriétaires.
« La clé, c’est la collaboration pluridisciplianaire. Avocats, vétérinaires, associations. C’est ce qui a sauvé Aslan. »
Dr vétérinaire Thierry Bedossa, Président d’AVA
Depuis le jour de l’arrivée d’Aslan, une question persistait : et si cette réévaluation ne lui était pas favorable ? Et si ce jeune chien, que nous avions accueilli dans notre sanctuaire, était euthanasié ?
Chaque matin, cette pensée nous accompagnait. Cette peur que la vie lui soit retirée, malgré tout ce qu’il avait encore à offrir. Malgré son regard, ses progrès et l’espoir qu’il faisait naître en chacun de nous.
Puis est venu le verdict.
Ce fut un soulagement immense : Aslan est sauvé.
Cette victoire, nous la portons avec fierté. Une victoire, oui… mais au goût amer. Parce qu’elle prouve que c’est possible. Parce qu’elle démontre qu’une autre voie existe, qu’elle n’est pas utopique, qu’elle n’est pas naïve. Elle demande du temps, de la rigueur, des compétences, des expertises, et une volonté politique de la part de ceux qui décident.
Deux chiens. Deux menaces. Deux issues.
L’un va mourir. L’autre est sauvé.
Nous avons échoué pour l’un. Nous avons sauvé l’autre.
Est-ce que tout cela a un sens ? Y a-t-il vraiment une justice dans tout ça ?
L’euthanasie de Curtis est un profond déchirement. Pas uniquement parce que nous n’avons pas réussi à le sauver, mais parce que nous nous interrogeons encore sur nos réelles chances d’y parvenir.
Dès le premier jour, son destin semblait scellé. Le doute ne lui a jamais été accordé…
L’histoire d’Aslan nous prouve que l’espoir est possible, et que mener des combats pour la vie animale vaut le coup.
Ces questions, elles ne nous quitteront pas. Mais elles ne nous paralyseront pas non plus. Parce que tant qu’il y aura des Aslan, des Curtis à sauver, tant qu’il y aura une vie que l’on peut arracher à une décision injuste, nous serons là. C’est pour cela que nous existons. C’est pour cela que nous continuons.
Pour Curtis, que nous n’avons pas pu sauver, et qui restera dans nos mémoires comme un rappel douloureux de ce que nous devons encore changer dans notre rapport à la vie animale.
Pour tous ceux qui viendront après lui…