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18/10/2023

Le loup de von der Leyen : tout, sauf une question écologique

Le 4 septembre dernier, la présidente de la Commission Européenne, Mme Ursula von der Leyen, publiait un communiqué inattendu au sujet des loups dans l’UE. L’ordre du jour ? Se prémunir de la menace que représenterait l’espèce lupine pour les animaux domestiques et les humains, en passant s’il le faut par une révision de son statut de protection communautaire. La faute, comme souvent, à un mauvais concours de circonstances qui a précipité les évènements. Il semble bien que la chasse au loup soit rouverte.

Chasse au loup ou aux sorcières ?

La concentration de meutes de loups dans certaines régions d’Europe est devenue un véritable danger pour le bétail et, potentiellement, pour l’homme. J’invite les autorités locales et nationales à prendre les mesures qui s’imposent. En effet, la législation européenne actuelle leur permet déjà de le faire.’ Voilà ce que nous dit Mme von der Leyen. On ne peut s’empêcher de se demander si ces déclarations, tout de même assez engageantes, relèvent d’une ignorance totale du sujet, d’une réaction émotionnelle, ou de la cynique manœuvre politique. Car la présidente de la Commission Européenne a-t-elle seulement déjà vu un loup (sans mauvais jeu de mots) ?

En tout cas ce nouveau revirement dans la politique de « cohabitation » avec les loups ne sonne pas juste. Faut-il redire, comme le fait la dernière pétition d’AVA (qu’il faut signer ici !), que le danger du loup n’est même pas établi vis-à-vis de l’homme ? Alors ne jouons pas à nous faire peur. En revanche, les loups sont bien des prédateurs pour des espèces comme les moutons ou les chèvres, et les dégâts économiques, ainsi que la souffrance animale, qu’ils peuvent causer ne doivent pas être ignorés. Mais ces carnivores sauvages font naturellement partie des biotopes où ils chassent, ils y ont leur place évolutive, et il serait injuste et écologiquement malvenu de les en soustraire.

Responsabilités

D’autant qu’il existe des moyens de protection efficaces et non létaux contre les loups, dont nombre ne sont pas systématiquement mis en œuvre par les bergers (chiens de garde de troupeaux, effaroucheurs, enclos, présence humaine prolongée). Il en va de la responsabilité de l’humain d’assumer ses activités agricoles et de défendre ses troupeaux, sans en faire Patou… euh pâtir une espèce autochtone légitime.

En parlant de responsabilité justement, évoquons aussi celle de l’homme vis-à-vis des animaux de rente qu’il exploite. Car il n’y a pas que les loups qui infligent de la souffrance aux animaux. Les éleveurs ont beau aimer leurs bêtes, n’oublions pas que les ateliers de production laitière – parmi tant d’autres – comptent leur lot de casseroles (fatigue des reproductrices en lactation, sinistre devenir des chevreaux et agneaux mâles, ou encore douloureuse chaîne d’évènements qui mène à l’abattage).

Affaire personnelle ?

De nombreux media ont rappelé que le poney favori de Mme von der Leyen a récemment été victime d’une attaque mortelle par des loups, établissant volontiers un lien causal entre ce triste événement et la sortie de la femme d’Etat. Corrélation n’est pas causalité dit-on, et il me semble que pour ce deuil, la présidente de la Commission européenne doit recevoir toute notre compassion, mais pas de suspicion exagérée. Bien que cet épisode ait dû l’affecter, il serait réducteur d’en faire la seule raison de son accès belliqueux envers les loups.

Je regarderais plutôt autre part pour l’expliquer, dans des motivations qui ne sont d’ailleurs pas plus flatteuses. On sait combien la pression des lobbies agricoles est grande dans les couloirs des institutions européennes (parmi tant d’autres lobbies, dont la puissance est proportionnelle aux intérêts économiques qu’ils représentent). Et l’on sait aussi qu’une élection prochaine se profile à la présidence de l’UE, avec peut-être une nouvelle candidature pour notre bergère allemande. Quand on sait le poids électoral que représentent les représentants des agriculteurs, chasseurs et des classes rurales, on se dit que le choix de s’en prendre au loup pourrait bien être stratégique.

Affaire politique ?

Et dès que l’on s’attaque à l’agriculture, ou que l’on ose même en parler de façon critique, les gens se tendent et se braquent. Les éleveurs n’exercent-ils pas une profession « noble, en lien avec la Nature, et qui nourrit le Monde » ? Au risque d’être accusé d’agribashing, je répondrai non, pas toujours. Loin de là même. Mais en politique, on ne peut pas le dire, car l’agriculture est un secteur historique, d’importance économique majeure, et qui participe à la souveraineté d’un pays. Alors face aux éleveurs, on évite trop souvent les sujets qui fâchent. A tort, en ce qui concerne la planète et le bien-être animal.

Pour un soutien au pastoralisme responsable, qui sait faire preuve de discernement, je dis oui. Oui à une agriculture raisonnée et respectueuse de l’environnement, oui aussi à un élevage sain, qui respecte les cycles de vie des animaux et leurs libertés fondamentales. Les paysans participent à nous nourrir, et il faut les accompagner comme on accompagnerait n’importe quelle profession en difficulté. Mais non pour faire carpette devant une agriculture qui prétend que tout lui est dû, en oubliant même qu’elle s’intègre dans des écosystèmes fragiles.

La biodiversité, selon l’humain

Cette actualité me rappelle le milieu cynégétique : on « gère » des espèces, non pas parce qu’elles constituent un danger écologique imminent, ou même différé, mais simplement parce qu’elles interfèrent avec les activités humaines. Un coup on introduit des espèces, un coup on prélève. Un coup on réintroduit, un coup on régule.

Mais derrière le lexique polissé (et si bien trouvé) de « contrôle des populations » et de « préservation de l’environnement » se cachent la mort et la persécution d’espèces, au seul nom des intérêts humains ou du rattrapage des énormités écologiques dont nous nous sommes rendus coupables depuis des siècles (introduction d’espèces invasives, agriculture et élevage industriels, urbanisation galopante, etc). Quand on l’observe avec un certain recul, l’Humanité dégage une impression stupide, amateur et tristement comique.

L’homme est un loup pour l’homme… et la planète

« La concentration de meutes de loups dans certaines régions européennes est devenue un réel danger pour le bétail et, potentiellement, pour l’homme » a donc déclaré Mme von der Leyen. C’est drôle, la phrase fait plus de sens quand on se regarde dans un miroir en la disant : « La concentration des groupes d’humains dans de nombreuses régions européennes est devenue un danger pour le bétail et pour les loups ». Ajoutons aussi la faune sauvage en général. Et la flore. Et les océans. Et le climat. Vous voyez ce que je veux dire.

Je nous invite par ailleurs tous à ne pas tomber dans une émotion à deux vitesses, en nous rappelant qu’il n’y a pas de hiérarchie parmi les espèces. Bien que romanesque et fascinant, un loup ne vaut pas plus qu’un sanglier, un renard ou un ragondin. Ou même un corbeau. Ces quatre dernières espèces étant classées nuisibles en France, et traquées pour favoriser les intérêts humains. Soyons conscients de la partialité de ces politiques dites « environnementales », même si elles affectent des espèces moins « sexy » que l’emblématique loup.

Libre pensée

Nous sommes près de 70 000 personnes à avoir signé la pétition adressée à la présidente de la Commission Européenne. Bravo à nous, et à AVA pour cette nouvelle initiative en faveur d’une protection animale consciente et mesurée. Espérons que pour d’autres de nos concitoyens encore elle sera une invitation à la gymnastique intellectuelle, encourageant à analyser un sujet par différents points de vue, de manière apaisée. Exercice compliqué dans un âge où l’influence des media et des réseaux sociaux entrave la pensée libre. Espérons enfin, vœu ambitieux, que cette missive adressée à Mme von der Leyen en faveur des loups, mais aussi de la biodiversité au sens large, ne restera pas… lettre morte.

Erwan Spengler

En savoir plus sur l’auteur : vétérinaire de formation, j’ai pratiqué quelques années en clinique auprès des animaux de compagnie. Je me suis ensuite tourné vers l’entrepreneuriat, avec toujours à cœur de sortir des usages convenus. C’est ainsi que j’ai monté deux entreprises agroalimentaires en lien avec le manger sain et le bien-être animal. Amoureux de la Nature, attaché à la cohérence de nos modes de vie, je suis depuis plusieurs années l’aventure AVA, porte-parole libre des animaux de notre société.

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